Bien manger quand on travaille dans l'aide à domicile : ce que j'ai fini par comprendre

Bien manger quand on travaille dans l'aide à domicile : ce que j'ai fini par comprendre

Il est 13 h 40. Je sors de chez Madame B., troisième intervention de la journée, et je n’ai rien avalé depuis un café pris debout à 6 h 50. Dans le Vaucluse, entre les rendez-vous à Carpentras, les détours par Monteux et les kilomètres qui s’accumulent, la pause déjeuner devient vite une abstraction. Ceux qui n’ont jamais enfilé une blouse pour aller chez les autres imaginent mal ce que ça implique concrètement : tenir un planning, tenir un dos, tenir une conversation, et tenir un corps qui réclame des calories.

Travailler dans l’aide à domicile, c’est un métier physique déguisé en métier de relation.

On porte, on soulève, on se penche, on refait des lits en hauteur. Les études sur les troubles musculo-squelettiques le disent depuis longtemps : les aides à domicile cumulent des contraintes posturales comparables à celles du bâtiment. Sauf qu’on leur conseille rarement de manger des protéines en quantité suffisante, alors qu’on le dit sans arrêt aux maçons.

Le vrai problème n’est pas le temps, c’est l’organisation

J’ai mis des années à comprendre. Je croyais manquer de temps. En réalité, je manquais de décisions prises à l’avance. Une collègue de l’association, qui fait le même nombre d’heures que moi mais qui a deux enfants en bas âge, m’a montré son frigo un mardi soir. Dedans : des légumes déjà cuits dans un grand bac, des œufs durs, une casserole de lentilles, du fromage frais, du pain coupé. Rien d’extraordinaire. Elle m’a dit une phrase que je n’ai pas oubliée : « je ne cuisine pas tous les jours, je cuisine deux fois par semaine et je mange tous les jours ».

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Ça a l’air bête. Ça a tout changé pour moi.

Le dimanche, je passe environ une heure et demie en cuisine. Pas pour faire un repas de fête. Pour préparer des bases qui se transforment ensuite en repas différents : une grande quantité de céréales cuites, des légumes rôtis au four sur une seule plaque, une protéine déclinable. Le reste de la semaine, je ne fais qu’assembler. Dix minutes le matin, dix minutes le midi si je rentre, quinze le soir.

Ce que je mets dans mon sac le matin

Parce que souvent, je ne rentre pas. Entre deux patients à Sorgues et un dernier passage à Bédarrides, rentrer manger voudrait dire perdre quarante minutes de route. Donc je mange dans la voiture, ou sur un banc, ou dans un hall d’immeuble quand il pleut.

Ce que j’emporte maintenant, de façon systématique :

  • une boîte avec une part de ce que j’ai préparé le dimanche
  • une pomme ou une poire, jamais les deux
  • une poignée d’amandes, parce que ça tient au corps jusqu’au dernier rendez-vous
  • une gourde d’un demi-litre, et je la finis avant 15 h

Rien de spectaculaire. Mais j’ai calculé : ça me coûte environ 3 euros par jour, contre 9 à 11 euros quand j’achetais un sandwich et une boisson en boulangerie. Sur une année de travail, la différence dépasse les mille euros. Ce n’est pas anecdotique avec nos salaires.

Cuisiner sans y passer la soirée

Je ne suis pas une passionnée de gastronomie. Franchement, la cuisine « plaisir » m’a longtemps agacée, parce que j’y voyais un luxe de gens qui ont le temps. Puis j’ai trouvé un site qui m’a réconciliée avec l’idée qu’on peut bien manger sans y consacrer sa vie : ledos-delacuillere.com. Ce n’est pas une boutique, c’est un magazine de cuisine, et ce qui m’a plu c’est qu’on y parle de gestes simples, de proportions, de choses qu’on peut refaire un mardi soir sans stress. J’y ai pioché quelques idées de plats uniques qui se mangent froids le lendemain. C’est exactement ce dont j’avais besoin.

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Une chose que je ne supporte plus, en revanche : les discours sur la « pause déjeuner sacrée ». Quand on travaille en intervention, la pause sacrée n’existe pas. Personne ne va laisser une personne âgée sans son repas parce qu’il est 12 h 30 et que je dois m’asseoir. Il faut arrêter de culpabiliser les professionnelles sur ce point et commencer à parler organisation, contenants, frigo partagé au local, tout ça.

Le corps se rappelle de tout

Ce que j’ai remarqué après deux ans à mieux manger, ce n’est pas un miracle. C’est plus modeste et plus solide : moins de coups de barre à 15 h, moins de mal au dos en fin de journée, moins de grignotage le soir devant la télé. Et une chose que je n’attendais pas du tout : plus de patience avec les patients. Quand je saute un repas, je le sens dans ma voix. Je parle plus sec. Je m’énerve plus vite sur une fermeture de ceinture qui résiste.

Manger correctement, dans ce métier, ce n’est pas du bien-être. C’est de la sécurité au travail, pour soi comme pour les autres.

Je ne dis pas que tout le monde peut faire pareil. Certaines collègues enchaînent douze heures avec des trajets impossibles, et leur reprocher de manger un paquet de biscuits serait indécent. Mais si vous êtes dans l’aide à domicile et que vous cherchez un point de départ, commencez petit : une seule heure de préparation par semaine. Un seul contenant acheté. Une seule gourde. Le reste suit tout seul.

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